Retour sur l’acquisition de KissKissBankBank par La Banque Postale : et maintenant ?


Le 27 juin dernier, on apprenait que le groupe La Poste s’offrait 100% de l’entreprise de financement participatif, accélérant alors sa transformation digitale. Rappel des faits, vision du rachat et ambitions futures de la plateforme avec Vincent Ricordeau, co-fondateur et CEO de KissKissBankBank.

Rappel des faits

ASV* ? KKBB, 8 ans, plateforme de crowdfunding par le don et le prêts entre particuliers avec LENDOPOLIS et hellomerci. Secteur français, Paris.

Depuis 2009, l’entreprise s’impose comme une pionnière du secteur avec près de 15 000 collectes réussies (sur 27 000 projets) pour environ 85 millions d’euros récoltés auprès de 1,2 millions de membres (StaKisstiques fournies par KKBB).

Une success story à laquelle participe le groupe La Poste depuis 6 ans maintenant via notamment son programme “Coups de Coeur (concours Facebook mensuel sur la page du groupe, visant à élire le meilleur porteur de projet et à le récompenser d’une somme égale à 50% du montant visé par sa collecte), et l’organisation de la Social Cup (coupe de France de l'entrepreneuriat étudiant à impact positif).

Alors que pour La Banque Postale, il s’agit par cette acquisition « d'élargir son offre de produits et services pour répondre aux attentes de ses clients ainsi qu’aux nouveaux usages bancaires » et donc de proposer une complémentarité de financement, qu’en est-il pour l’entreprise de crowdfunding ?

                                                                                                                    KissKissBankBank racheté par La Banque Postale

Quelques questions à Vincent Ricordeau, fondateur et président de KKBB

Quelle était votre volonté initiale en créant KKBB ? Aviez-vous déjà dans l’idée de revendre l’entreprise, au moment opportun ?

Lorsqu’on est une start-up, irrémédiablement à un moment ou à un autre, il faut que les fonds sortent : les sociétés sont alors soit vendues, soit sur-capitalisées. Quoi qu’il en soit, on sait tous dès le départ qu’en rentrant dans une logique de capital-risque, on finit forcément par perdre le contrôle de l’entreprise, c’est comme ça. De notre côté, nous avons effectivement plutôt choisi de s’allier à un grand groupe, ce qui nous permettra d’avoir une puissance financière pour assurer la vision stratégique qui correspond à nos besoins.

Pourquoi La Banque Postale, aujourd’hui ? Est-ce la meilleure offre que vous ayez reçue ces dernières années ?

On va parler d’un momentum : nous avons mené l’entreprise là où on pouvait l’amener avec nos petits bras, c’est à dire en levant des fonds. Aujourd’hui les Fintechs sont très très courtisées par les banques ; notre univers se banquarise beaucoup, du coup c’était pour nous le moment de suivre la tendance du marché pour être potentiellement aussi fort que nos camarades dans les années qui viennent et ne pas se retrouver, sous prétexte de vouloir garder son indépendance à tout prix, moins bien financé et moins costaud.

Je pense à Leetchi qui a été vendu à Crédit Mutuel Arkéa il y a 2 ans, Lendix qui est supporté par la BPI et la banque européenne d’investissement et bien d’autres. Il y a un mouvement fort que nous n’avons donc pas initié mais qui se fait autour de nous. On a donc jugé qu’il devenait dangereux de continuer à se battre alors que tout le monde est armé.

Pouvez-vous nous expliquer comment s’est déroulé ce rachat, et comment cette décision a abouti ?

Nous sommes partenaires de la Banque Postale depuis 6 ans déjà : il s’agit de la 1ère banque à avoir entamé un partenariat avec une plateforme de crowdfunding. On connaît donc très bien ce groupe, du sol au plafond, du président à tous les opérateurs en marketing : on est donc un peu en famille. Assez naturellement, lorsqu’on a commencé à évoquer chez nous la double possibilité de soit lever des fonds, soit faire un exit, les discussions avec la Banque Postale ont été assez vite sur une logique concordante d’un accord leur permettant à eux d’intégrer une marque très forte et une image plus jeune et de R&D, et pour nous de bénéficier d’une puissance financière, d’une crédibilité et d’un réseau pour continuer notre croissance. Les raisons de se marier étaient donc assez simples à identifier, et ce n’a pas été très long.

Il y avait également Orange dans le giron ; je ne vais pas tout vous dévoiler, mais il y a eu des discussions, et il est vrai que le projet que nous avions avec la Banque Postale nous a paru à ce moment là plus adapté à nos volontés et à nos stratégies.

Ce n’est donc pas qu’une histoire d’argent, il n’y a pas eu de concurrence de l’un envers l’autre. Il y a plutôt eu des discussions sur un projet commun, et c’est donc le projet de la BP qui nous a paru plus adapté à nos perspectives. Nous avons donc été là où c’était plus évident. Nous n’avons même pas discuté avec le reste du marché.

Comment concevez-vous l’avenir désormais, en n’étant plus indépendant ? Ce rachat va-t-il changer vos projets, vos développements ? La même équipe va-t-elle rester en place ?

On va poursuivre exactement dans la même lignée, on va rester complètement indépendants, et je reste le président de la filiale. Nous allons bien évidemment avoir un board commun et j’ai intégré le board de la BP pour travailler sur la digitalisation de la banque : nous avons une vision commune assez précise de ce que va devenir une banque digitale. On travaillait déjà là dessus en tant que partenaire, mais on va désormais le faire en tant que filiale. Nous allons aussi créer un incubateur ensemble, où nous allons essayer de regrouper une 20aine de start-up (qu’on réunira par exemple tous les 18 mois ou tous les 24 mois) qui proposeront des services qu’e l'on pourra ajouter à notre offre.

Nous proposons actuellement deux univers : un univers philanthrope, et un autre univers investisseur. Deux univers distincts avec la même logique : être maître de son argent. Ça, c’est notre projet. Nous allons donc poursuivre notre développement et notre diversification.

Peut-on voir en ce rachat une reconnaissance du crowdfunding ?

On peut le voir des 2 côtés :

  • d’un côté, si on est très altermondialiste, on peut le voir comme un renoncement d’une finance alternative qui va se faire croquer par la finance traditionnelle, qui est la tendance du marché.

  • de l'autre, si on le voit positivement (comme c’est notre cas), on peut considérer que nous sommes les graines d’un changement de la finance avec cette finance alternative. Aujourd’hui, on voit que la finance est trop structurée et beaucoup trop riche pour qu’on puisse la concurrencer vraiment de l’extérieur. Mécaniquement, la finance traditionnelle a compris qu’on était la finance de demain, et intègre ainsi les meilleures fintechs du monde. Le mouvement est aujourd’hui mondial, pas seulement français.

Vous qui vous faites racheter par La Banque Postale, Crédit.fr par Tikehau Capital : est-ce la fin de l’indépendance des plateformes de crowd, et le gong de fin pour celles qui n’auront pas trouvé preneur ?

Si vous regardez le marché du lending dans le monde (nous sommes quant à nous arrivés tardivement), les grandes plateformes anglaises et américaines sont déjà capitalisées par le haut. Il n’y a pas de martingale possible, c’est à dire que soit vous êtes capitalistiquement lié à un groupe de ce type, soit vous êtes financé par le haut, par des fonds d’investissement.

Que vous soyez financé par le haut ou par le bas, aujourd’hui, c’est une fatalité et il faut l’accepter telle quelle : la finance alternative rejoint la finance traditionnelle.

J’espère qu’avec nos idées novatrices et éthiques de la finance, on arrivera à faire évoluer la finance de l’intérieur ; ce n’est pas une forme de résignation mais un constat.

Quant aux autres fintechs, je pense qu’elles trouveront toutes preneur ; le marché est assez riche.

*ASV pour Âge, Sexe, Ville.

Chloé Martineau